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18 décembre 2016

Une insoutenable détresse...

une présentation progressive de dessin entamée le mercredi 30 novembre

ULTIME mise à jour effectuée ce DIMANCHE 18 décembre

PROCHAINE PUBLICATION EN JANVIER

 

 
MERCREDI 30 NOVEMBRE 2016
 
Bonjour. En cette fin novembre comme promis, je vous présente, chères lectrices, chers lecteurs, sur ce blog Hautetfort, un nouvel article accompagnant un dessin créé en 2011 et publié l'année suivante sur mon précédent blog Overblog, aujourd'hui abandonné.
 

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Une insoutenable détresse pénible à montrer, tant son origine est douloureuse .

Ce dessin évolutif s’agrandira progressivement sous vos yeux, à intervalles le plus souvent réguliers, parfois plus espacés... comme il en va de chacun de mes dessins qui, du premier trait jusqu'à la signature finale, voit s'écouler de nombreux jours, un mois souvent... 

Cette détresse que je vous montrerai est d'une terrible actualité, en cette année 2016 qui se termine avec ces dramatiques conflits armés en Syrie ou en Irak paraissant dans l'impasse, avec ces terribles scènes de souffrance que vivent les populations d'Alep ou de Mossoul, où l'on écoute chaque jour impuissant les SOS que lancent les humanitaires sur la situation de centaines de milliers d'habitants...

Progressivement, vous (re)découvrirez ce dessin en noir et blanc à tel point réaliste qu'il en sera pénible de le regarder. Mais c'est là où mes mines m'ont mené, et je vous raconterai ce que je sais de l'histoire de cette cruelle scène de vie que provoqua une guerre qui n'aurait jamais dû pouvoir exister.

En fin d'article, je vous présenterai la photo qui m'a inspiré ce dessin.

... Si toutefois vous souhaitez m'accompagner dans cet article évolutif, dans la présentation de ce dessin pas à pas d'une insoutenable détresse, je vous le répète...

 


JEUDI 1er DECEMBRE 2016

Lors de sa première présentation, je me doutais que les premiers traits de ce dessin et les explications l'accompagnant risquaient d’interpeller.  

J'avais par ailleurs hésité à me lancer dans ce portrait d'enfant en profond et douloureux désarroi, dans le dessin de cette insoutenable détresse provoquée par la folie meurtrière des adultes, quelque part sur le continent africain. Mais j'avais aussi ressenti, dès l’instant où je l’avais découverte, l’envie de dessiner cette douloureuse photo d’un photographe de presse de guerre, comme l'envie de la montrer par la suite sur mon blog Overblog, et je n'avais pas eu besoin de réfléchir plus longuement.  Je voulais suivre mes sentiments, mes envies, mes besoins.

 

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En cette fin novembre, tout en jonglant avec mes portemines sur les infimes détails d'un nouveau et passionnant dessin en cours, bien différent (il s'agit d'écorce d'arbre), j’ai alors longuement réfléchi : Ne devrais-je pas à nouveau montrer, quitte à ce que cela ressemble à un naïf apitoiement, cette image choquante ? Oui, il me paraît important d’éprouver une profonde compassion face aux souffrances absurdes que des enfants sont obligés de subir, à cause de la folie humaine : rester indifférent ou insensible serait par contre inadmissible.  Pire encore serait de se voiler la face et de ne pas juger opportun de montrer ces souffrances que personne ne réussira jamais à justifier raisonnablement. 

Essayez d'imaginer, chers lecteurs, dans les jours qui viennent, en observant l'avancement régulier de mon dessin, l'état d'esprit du photographe à cet instant précis où il a osé – sans nul doute un réflexe « réfléchi » - appuyer sur le déclencheur, face à cette terrible scène : vous comprendrez bientôt l’intensité de l'instant.  Pour cet homme témoin d’un drame indescriptible, il s'agissait d'un devoir de mémoire ! 

Moi-même, j’ai alors consacré des heures, des jours, à traduire avec mes mines cet instant, cette émotion, ce devoir.  Je ne le regrette pas. D'ailleurs, le bandeau d'accueil de mon blog de l'époque comportait ces mots chargés de sens :

ATTRAITS, EMOTIONS ET DESSEINS

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SAMEDI 3 DECEMBRE 2016

 

"Ma détresse est profonde, mais je la surmonterai, il le faut, il s’agit de tenir bon !

Tenir, avant tout, il le faut.

Je suis épuisée... je n’en peux plus... je vais m’écrouler... abandonner.

Oh, je pleure... non, vite, il faut essuyer ces larmes inutiles ... courage, il le faut.

Oui, il faut tenir : je dois La sauver, nous sauver.

Vite, je sèche ces larmes qui m’envahissent, ces larmes inutiles qu’il me faut contenir. Réprimer.

Réprimer ... Répression ... Que ces mots sont terribles, quand cela vous arrive...

Vite, je dois surmonter ces sentiments de total abandon et d’impuissance qui m’envahissent !

Je dois survivre.  Me sauver pour  la sauver. 

Que faire ?  Comment faire ? Je suis épuisée.  Je n’en peux plus.  

Où aller ? Comment  fuir ? M’en aller pour fuir où ? Fuir et les retrouver. Où les retrouver ?"

 

Protegee, cette fillette en fuite à l'est du Congo,

pensait probablement ces mots,

les murmurait peut-être ...

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Protegee, cette fillette en fuite à l'est du Congo,

aurait sans doute bien aimé que son prénom lui porte chance, à ce moment !


LUNDI 5 DECEMBRE 2016

Aujourd'hui, observons de près traits et détails de mon dessin.

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Percevez-vous comme moi la tristesse, la peine, la douleur qu'éprouve cette fillette ? Elle cache son visage...  Son attitude, ce bras qui, par-dessus le col du T-shirt, essuie des pleurs, nous permet de ressentir la profonde douleur qu'elle éprouve, à peine maîtrisée et réprimée.

Observons attentivement les cheveux : ils m'ont donné... beaucoup de fil à retordre ! La nature a certes admirablement réussi son œuvre en créant ces cheveux crépus, très denses et vrillés, un rempart naturel contre les attaques du soleil, évitant ainsi des souffrances au cuir chevelu ; mais croyez-bien qu'ils n'étaient pas aisés à représenter.

Observons aussi, mais sans doute l'aviez-vous déjà remarqué, l’œil : on le devine fermé et les sourcils relevés.  Ou encore cette joue creusée et ces petits boutons d'acné sur la peau. Ou enfin le relief du col du T-shirt souligné méthodiquement par les traits parallèles de mes portemines.

 

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C’est le bras qui essuie les larmes parce que les doigts de la main s’agrippent au tissu, pour une raison importante, primordiale, que vous comprendrez plus tard...
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Observons enfin les rayures du tissu : les dessiner se révèle bien plus ardu que je ne l’imaginais. En réalité, vous le découvrirez plus tard sur la photo couleur, quatre coloris le composent : des lignes bleues et roses côtoient d'autres beige clair et beige plus foncé. Pas facile de traduire ces teintes en noir et blanc.

Puis, il me faut impérativement mettre en valeur les plis formés par ces doigts agrippés au tissu. Et les rayures doivent se prolonger, correspondre d’un pli à l’autre. Vraiment, ce n’est pas une sinécure !

Je vous quitterai ce jour en vous priant de m'excuser : je vous ai involontairement - oh, la méprise n'est pas bien grave, mais importante pour la suite du dessin et de son histoire - induits en erreur. Il ne s'agit pas d'une fillette comme je l'ai précédemment écrit, mais plutôt d'une adolescente : en découvrant la nouvelle étape ci-dessous du dessin, vous en aurez la preuve en regardant l'épaule que le tissu glissant sur la peau dévoile...

 

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MERCREDI 7 DECEMBRE 2016 

 

Protegee, cette jeune fille congolaise, souffre.

Pourquoi ces larmes essuyées de l'avant-bras sur le col du T-Shirt? 

Pourquoi ce bras droit tendu vers l'arrière ?

06 - insoutenable détresse - dessin au crayon de jean-clau

 

Vous souvenez-vous ? A l'automne 2008, la province du Nord-Kivu de la République démocratique du Congo est en pleins troubles. Partout, des milliers et des milliers de civils sont forcés à fuir les combats. Malgré la présence des troupes des Nations-Unies. La plus forte présence au monde. 

Protegee, au milieu d'une foule d'un millier d'autres fuyards, marche depuis trois jours. Elle a parcouru une vingtaine de kilomètres, après avoir été séparée de sa mère alors qu'elles abandonnaient leur village. Protegee soutient d'un bras, sur son dos, sa petite nièce Reponse, effrayée, qui s'agrippe à elle de toutes ses forces...  Aussi terrorisée qu'elle... Plus encore ! 

 

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Protegee protège ... Il le faut. 

Il faut sauver Reponse. Il faut la sauver. Il faut se sauver. 

Il faut retrouver ses parents. Les siens. Les leurs. 

Pour elle. Pour elles.    

Il faut, il faut, il faut ... Il le faut.

 


 VENDREDI 9 DECEMBRE 2016  

« Trois millions de morts, c’est ce qu'on appelle une crise de basse intensité. Peu de grands titres dans la presse. Pas de manifestations, de collectes de fonds. Les chanteurs sont muets, les pétitionnaires aussi. Qui soutenir dans une affaire aussi compliquée ? Où sont les bons, les méchants, les persécutés ? ».

Cette citation de Colette Braeckman (Les nouveaux prédateurs. Politique des puissances en Afrique centrale, Fayard, 2003), journaliste belge spécialiste de la République Démocratique du Congo, résume bien le questionnement que l’on est en droit d’avoir à propos des violences connues par ce pays.

 

08 - insoutenable détresse - une guerre sans fin - Kiwanja

 

Trois millions de morts... en 2003, date de la publication du livre. D'autres sources parlaient de quatre millions...

A ce jour, d'après le site Cluster News (lien), le double... 

La RDC traverse une succession de conflits depuis le début des années 90.  Si le pays semblait avoir retrouvé une certaine stabilité sous Joseph-Désiré Mobutu, le « léopard de Kinshasa », entre 1965 et 1997, les tensions s’étaient ravivées dans les années 90. Le pays a connu des affrontements armés entre différentes communautés, d’autres violences découlant de l’épisode tristement célèbre du génocide rwandais de 1994, puis deux guerres, baptisées prosaïquement première et deuxième guerre du Congo. Le premier conflit (1996-1997) a vu la chute de Mobutu, évincé par Laurent-Désiré Kabila, tandis que le second (1998-2003) a opposé la RDC à certains de ses voisins, tout en étant soutenu lui-même par d’autres Etats limitrophes.

Depuis, tous les problèmes à l’origine des différents conflits sont loin d’être réglés : entre octobre 2008 et janvier 2009, date de son arrestation, l’offensive du général Laurent Nkunda - officier rebelle tutsi soutenu par le Rwanda, qui s'illustra déjà en 2002 lors des massacres de Kisangani - , est là pour rappeler que la RDC est toujours enlisée dans une guerre larvée – qui fait rage depuis une vingtaine d'années - ravageant une grande partie de l’est de son territoire.

Cette photo que j'ai dessinée, cette image de Protegee portant à bout de bras sa nièce Reponse a été prise le jeudi 6 novembre 2008, alors que les forces de Nkunda intensifiaient leur offensive sur le Nord Kivu, forçant des centaines de milliers de personnes à fuir les combats, et ce malgré la plus forte présence des troupes des Nations-Unies au monde.

Je vous raconterai bientôt ce terrible jeudi 6 novembre 2008.


DIMANCHE 11 DECEMBRE 2016  

Kiwanja : le Srebenicza du Congo

 

Selon un rapport de l’organisation de défense des droits de l'Homme Human Rights Watch (HRW) publié en décembre 2008 à Kinshasa, au moins 150 civils (186 selon la Croix Rouge) ont été tués les 4 et 5 novembre de cette même année dans la ville de Kiwanja, dans l'est  de la RDC, la plupart exécutés sommairement par la rébellion de Laurent Nkunda, ces exécutions dont furent témoins Protegee et sa nièce Reponse, ces exécutions qui les obligèrent à fuir la ville pour tenter de sauver leur vie.

 

Sur base de plus de cent entretiens, HRW estime qu'au moins 150 habitants de Kiwanja ont été tués les 4 et 5 novembre à Kiwanja. La plupart des personnes tuées à Kiwanja ont été exécutées sommairement le 5 novembre par les forces du Congrès national pour la défense du peuple (CNDP) du commandant rebelle Laurent Nkunda, assure HRW. Il s'agit du pire massacre dans la province du Nord-Kivu en deux ans. HRW dénonce des crimes de guerre commis par les deux parties, assurant que les rebelles de Laurent Nkunda et les milices Maï-Maï (des combattants irréguliers congolais qui coopèrent parfois avec les forces gouvernementales mais agissent aussi en francs tireurs) ont délibérément tué des civils au cours des deux derniers jours. Avec une virulence exceptionnelle, HRW met en cause les Casques bleus, qui disposent d’une base à Kiwanja : ils n’ont pas pris les mesures adéquates pour protéger les civils et n’ont mené que quelques patrouilles pour limiter les violences. HRW conclut : ces casques bleus, dont c’est pourtant le mandat, sont tout simplement incapables de protéger les civils qui sont délibérément visés.

 

La ville de Kiwanja, située à environ 80 km au nord de Goma, la capitale du Nord-Kivu, était passée sous contrôle rebelle le 29 octobre. Mais des milices pro gouvernementales Maï-Maï avaient brièvement repris la localité le 4 novembre. Le 5 novembre, le CNDP avait lancé une contre-offensive. Après avoir rétabli leur contrôle sur Kiwanja, les rebelles ont lancé une opération brutale contre les éventuels combattants Maï-Maï restants ou leurs sympathisants supposés, affirmait HRW.

 

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un dessin de 30 X 40 cm

 

 

Colette Braeckman (voir mise à jour précédente) relate ainsi ce drame humain (extraits choisis).  

 

Au secours… Les hommes en armes passent de maison en maison. Ils s’emparent de tous les garçons et jeunes hommes et leur fracassent le crâne. Une femme de Kiwanja m’a appelée jeudi soir en pleurant, disant que les militaires de Laurent Nkunda étaient en train de massacrer la jeunesse de Kiwanja depuis mercredi à 13 heures. Ils font une opération de porte-à-porte pour enlever et tuer les jeunes garçons et filles entre 12 et 33 ans.

Des messages de détresse venus de Kiwanja ont commencé à affluer en Europe dès mercredi soir, deuxième jour des assassinats. Sur le terrain, les équipes de l’ONU, qui ont une base militaire à Kiwanja même, ont commencé à enquêter dès … vendredi midi sur d’éventuelles violations des droits de l’homme afin de déterminer les responsabilités. Il est vrai que, tentant des sorties, les Casques bleus ont à plusieurs reprises été la cible de tirs croisés et qu’ils ont tenté de protéger les réfugiés qui s’étaient placés sous leur protection aux abords de la base. Dès mercredi cependant, des journalistes se sont déjà rendus sur le terrain, dont Thomas Scheen, reporter pour le Frankfurter Allgemeine Zeitung. Des reporters de la BBC ont également gagné Kiwanja jeudi. Ils ont vu des cadavres gisant dans les maisons et enregistré des récits d’horreur.

Des civils massacrés pratiquement sous les yeux de Casques bleus impuissants ou indifférents. Kiwanja serait-il un Srebenicza congolais ? A la décharge des soldats de la paix, un porte-parole de l’ONU a cependant déclaré que les soldats ne pouvaient tirer sur les rebelles, car ces derniers étaient entourés de civils qui couraient dans toutes les directions

 

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MARDI 13 DECEMBRE 2016  

 

Peut-on rester indifférent face à un tel désarroi ? 

12 - insoutenable détresse - une guerre sans fin - Kiwanja

format du dessin  30 x 40 cm

Chacun de mes dessins est le fruit d'un travail méthodique et de longue haleine, réclamant beaucoup de concentration. Combien de temps te faut-il ? me demande-t-on souvent... Un mois pour celui-ci, plus d'une centaine d'heures de travail, cent cinquante heures peut-être...

Jamais de repentir possible, comme dans la vie où aucune gomme ne permet d’effacer l’existence accomplie. Et comme tout effacement laisse d'infimes traces sur le papier immaculé, je ne m'en autorise que rarement. Une fois les repères pris, l'hésitation est interdite. Par ailleurs, je protège en permanence l'entièreté de la feuille : seul l'élément que je suis occupé à dessiner n'est pas recouvert. Pas à pas, millimètre par millimètre, mes traits remplissent l'espace vierge que je découvre puis recouvre, progressivement. Je ne reviens pas en arrière, ou exceptionnellement.

Tous les détails que je décèle sur une photo couleur, ma perception de ce qu'elle dévoile, les impressions qui m’envahissent au fur et à mesure de son observation, je les transforme en une impression avec mes mines, en noir et blanc, sur le papier...

Puisse cette impression à la mine de plomb, ce dessin, traduire l’impression de mes sentiments d’incompréhension face à une telle absurdité ; l'impression d’un besoin de la montrer pour que l’on sache ; l’impression intime d’un sentiment d’amour du monde qui m’entoure. Ce monde, je désirerais tant qu'il devienne meilleur, même si ce désir peut paraître inassouvissable, inapaisable ...

 

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Dans les prochains jours, vous découvrirez enfin la photo de presse, primée,

cette photo qui m’a bouleversé, qui m'a inspiré ce dessin.

Je vous raconterai ensuite l’épilogue de son histoire...

 Sera-t-il heureux, ou plus terrible encore ?   

 

12 - insoutenable détresse - une guerre sans fin - Kiwanja

  format du dessin  30 x 40 cm 

 


 
VENDREDI 16 DECEMBRE 2016  
 
 

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  2008 © Jérôme DELAY


   PRIX BAYEUX-CALVADOS DES CORRESPONDANTS DE GUERRE DE L'ANNEE 2009 

  1er prix du jury public et 3e prix du jury international (catégorie photo)

 


Jérôme DELAY Jerome-DELAY.jpg (ASSOCIATED PRESS)

 

Première ville libérée de France continentale en juin 1944, la ville normande de Bayeux, associée au Conseil général du Calvados, a lancé en 1994, dans le cadre du 50e anniversaire du Débarquement en Normandie, cet événement international annuel qui consiste en la remise d'un Prix prestigieux à des journalistes du monde entier qui exercent leur métier dans des conditions périlleuses pour nous permettre d'accéder à une information libre. 

Au-delà de la remise de trophées (qui concernent toutes les catégories de médias - presse écrite, radio, télévision et photographie -), le Prix Bayeux-Calvados des correspondants de guerre propose chaque année une semaine riche en échanges, rencontres, débats avec le public pour prendre le temps de mieux comprendre l'actualité internationale. 


 

Jérôme Delay avait suivi l'offensive du général Laurent Nkunda dans le Nord Kivu à l'automne 2008.  

 

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Il avait photographié, inlassablement -12000 clichés -, afin que l'on sache de par le monde ; il voulait porter un regard objectif sur ces milliers de déplacés, ces milliers de réfugiés ; il voulait faire connaître à tous ce regard objectif sur une population meurtrie, si souvent oubliée.  

 

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 Jérôme DELAY présentait ensuite - à l'occasion de l'édition 2010 du Prix Bayeux des correspondants de guerre - 180 de ses photos (sous forme de tapisserie, clin d’œil à la célèbre tapisserie de la ville !) lors d'une exposition intitulée "Congo, une guerre sans fin".   

 12 - insoutenable détresse - une guerre sans fin - Kiwanja

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Il avait photographié Protegee :

elle n'avait pu lui dire que son prénom,

elle avait juste pu lui dire qu'elle était à la recherche de sa mère...  

 

L'histoire de cette photo aurait pu s'arrêter là, sans cette consécration par le public. Ce prix l'avait rendue célèbre. Sa publication dans de nombreux médias avait rapidement suscité l'émoi et l'envoi de centaines d'e-mails de personnes à travers le monde nourrissant l'espoir que quelqu'un, l'auteur de la photo peut-être, pourrait tenter de partir pour les retrouver et les aider.  

Alors, Jérôme Delay était retourné à Kiwanja, appareil numérique et photo à la main, avec l'espoir ténu, vain peut-être, de revoir ces fillettes vivantes et les aider à retrouver leur famille ; à moins que ces vœux ne soient déjà réalisés...

 


DIMANCHE 18 DECEMBRE 

"J'ai photographié la guerre et les réfugiés partout dans le monde depuis le début des années 1980. 

Je n’ignorais pas que mes chances de succès étaient minces en décidant de partir à la recherché de Protegee et de sa nièce. Mais j’avais été particulièrement touché par les réactions des lecteurs à la publication de cette enfant au visage défiguré par la peur et le désespoir, portée par une fillette en détresse : j'étais déterminé à essayer de les retrouver et de les aider.

Je n'ignorais pas que mes chances de succès étaient minces : je voyais des enfants marchant seuls sur les routes chaque jour. Des années de violence sporadique dans l'Est du Congo et les récents combats entre l'armée et les combattants fidèles au chef rebelle Laurent Nkunda avaient déplacé au moins 250 000 personnes, et ce malgré la présence de la plus importante au monde des forces de paix des Nations Unies. Des centaines d'enfants avaient été séparés de leurs familles depuis que les combats avaient éclaté en août et en une semaine, selon l'UNICEF, plus de 1600 enfants de la province du Nord Kivu étaient à la recherche de leurs parents. Leur jeune âge et leur incapacité à donner des informations détaillées - ainsi que le manque de documents officiels dans la campagne congolaise - rendaient encore plus difficiles ces recherches.

Kiwanja est une ville typiquement africaine avec une bande de chemin de terre bordée de quelques petits magasins  en guise de rue principale, un rond-point, un carrefour, et les bidonvilles tentaculaires s’étendant à l'infini sur les collines avoisinantes. Atteindre Kiwanja signifiait traverser une ligne de front instable à quelques kilomètres au nord de Goma, croiser des centaines de rebelles lourdement armés et les troupes gouvernementales déployées de chaque côté, parcourir un trajet cahotant de deux heures sur une route anciennement pavée, devenue aujourd'hui un nid de poule géant.

La photo de Protegee et Reponse à la main, j'ai commencé à questionner autour de moi. Les femmes fronçaient les sourcils : elles ne connaissaient pas ces filles. Pas plus de chance à la cour d'école ou à la clinique. Sur le point de rentrer à Goma, je me suis encore arrêté près d'une base des Nations Unies. Quelques jours plus tôt à peine, sa périphérie avait en effet accueilli des milliers de réfugiés. Pourtant, il ne restait plus que des squelettes de huttes de fortune et une tente blanche du UNHCR. (agence des Nations Unies pour les réfugiés).

 

Je me suis aventuré à l'intérieur de la tente. Là, les yeux de Maria Mukeshimani se sont éclairés à la vue de la photo. La femme, qui avait elle-même été déplacée suite aux violences, connaissait ces enfants : elle les avait vus dans cette même tente cinq jours plus tôt et elle connaissait la mère de Protegee ainsi que son nom Esperance Nirakagori.  Esperance - le mot français pour l'espoir.

Esperance s’était, paraît-il, refugiée à l'église catholique locale de Kiwanja. Je suis arrivé là-bas, accueilli par les voix d'une chorale. C'était la messe du soir. «Quelqu'un sait-il si Espérance habite par ici ?" ai-je demandé.  Un homme âgé m'a répondu que je la trouverais dans une petite maison à proximité.

Vêtue d'une robe jaune et bleue, Espérance m’a accueilli. Son foulard était mouillé de sueur et elle parlait doucement. Je lui ai montré la photo et elle a souri à la vue des filles. Elle m’a expliqué que Protegee et Reponse avaient erré seules, égarées, pendant trois jours, lorsque la famille avait fui à pied leur village de Kiseguru, à une vingtaine de km de là. Protegee avait dormi une nuit dans une église, sans nourriture ni eau, blottie contre Reponse sous un léger foulard.

J’ai été soulagé d’apprendre qu'elle les avait retrouvées. Malheureusement, trop faible pour faire elle-même le voyage, elle avait dû les renvoyer aussitôt chez sa fille aînée, dans leur village, seules et à pied, car elle craignait pour leur sécurité à Kiwanja. Elle continuait à regarder la photo. Ce n'est que lorsque je lui dis que je reviendrais le lendemain matin pour la conduire et rejoindre les filles à Kiseguru que son visage s'illumina en un large sourire sincère.

Nous partîmes le lendemain après un arrêt dans un restaurant en ville. Esperance était calme durant tout le trajet. Arrivée dans le village, elle serrait la photo des filles pendant qu’elle marchait dans les rues, une ribambelle d'enfants excités dans son sillage.

Les retrouvailles avec Protegee et Reponse, dans une petite cabane en terre, furent brèves. Elles se sourirent mutuellement. Personne ne parlait. Protegee est une jeune fille timide qui n'avait que deux mois quand son père avait été tué au Congo de la dernière guerre sanglante.

 

"Etes-vous heureux de voir votre mère?" lui demandai-je. 

Elle répondit, d'une voix douce: "Oui."

 

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Esperance Nirakagori, Reponse et Protegee dans leur hutte à Kiseguru,

lors de leurs retrouvailles du 17 novembre 2008.  

 

Protegee raconta comment elle était arrivée épuisée à Kiseguru le 12 novembre. Quand elle avait voulu trouver refuge dans sa famille, elle avait trouvé la maison vide - sa sœur et les autres membres de sa famille avaient fui. Pendant cinq jours, elle avait attendu qu’un adulte arrive. Personne ne venait. Elle avait l'intention de partir pour Kiwanja et rejoindre sa mère le jour même où je l’avais photographiée.

Protegee, Reponse et Espérance sont maintenant revenues à Kiwanja. Elles ont installé un lit dans le coin d'une chambre dans la propriété de l'église catholique. A l'extérieur, le Programme alimentaire mondial de l’ONU distribue de la nourriture, mais la situation dans la ville reste volatile.

Avant mon départ, j'ai offert à Esperance la photographie des enfants. Elle l’a tendue à Protegee, qui, avec Reponse sur ses genoux, l’a longuement regardée. Je les ai laissées là, sur leur lit, serrant la photo, l'une de leurs rares possessions.

Quand je leur demandai quand elles retourneraient dans leur village, Esperance répondit : «Quand la guerre sera finie."

 

texte inspiré d'un interview en anglais de Jérôme DELAY

extraits - traduction personnelle

 

 

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Protegee ferme la porte de sa hutte avant de quitter le village de Kiseguru,

pour la seconde fois, le 17 novembre. 

2008 ©  Jérôme DELHAY


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Protegee est suivie d’une ribambelle d’enfants en quittant Kiseguru.

  2008 ©  Jérôme DELHAY 

 

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Protegee montre comment elle enroulait une couverture sur elles

lorsqu’elle dormait dans l’église avec sa nièce.

2008 ©  Jérôme DELHAY

 

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Protegee montre l’église où elle a passé une nuit avec sa nièce Reponse. 

2008 ©  Jérôme DELHAY


Mes principales sources d'information pour la rédaction de "insoutenable détresse" :

 

Le prix Bayeux-Calvados des correspondants de guerre

Le Soir : les carnets de Colette Braeckman

The Sacramento Bee : Congo conflict continues

Human Rights Watch : killings in Kiwanja

reliefweb : massacres à Kiwanja

 

Human Rights Watch : massacres à Kiwanja : rapport PDF

 

Un blog d'un africain sur le bilan du massacre 

The Digital Journalist : finding Protegee and Reponse

The Sacramento Bee : children and mother reunited.

mouche-copie-1.gifImage du Blog ypjane.centerblog.net

03 novembre 2016

Le cerf, roi de la forêt : un dessin d'un "16 cors irrégulier"

Ultime mise à jour en bas d'article effectuée ce JEUDI 3 NOVEMBRE.

La prochaine publication n'est pas envisagée

avant la fin du mois de novembre.

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DIMANCHE 2 OCTOBRE

En fin de période de brame du cerf dans mes forêts ardennaises, je suis heureux de vous retrouver pour vous présenter sur ce blog Hautetfort un dessin créé en 2009, déjà publié en ce temps sur mon précédent blog Overblog, aujourd'hui abandonné.

À cette époque, il y a sept ans, ce projet de dessin de cerf mijotait depuis le début de l'été mais la tâche paraissait ardue : serais-je capable de dessiner cet animal noble, majestueux, le Roi des forêts, le plus caractéristique des cervidés, traqué par les hommes depuis la nuit des temps, souvent considéré comme nuisible à cause des petites pousses, des jeunes arbres et des écorces dont il se régale, mais heureusement, grâce à certaines associations de défense de la faune, protégé par des réglementations strictes ? Assurément, il méritait de figurer un jour dans ma galerie de dessins...

Par ailleurs, mon vieil ami Joseph, aujourd'hui décédé, rêvait que je lui en dessine un. Je t'en commande un, m'avait-il dit un jour. Attention, il doit être magnifique... avait-il précisé.  Depuis qu'il avait vu mes dessins, l’idée de posséder et de pouvoir regarder tous les jours un portrait de cerf tracé de mes doigts trottait en effet dans sa tête... Serais-je capable d'exaucer son vœu ?

Ce double défi me stimulait. Le cerf représente l'une des rares espèces sauvages de cette taille que l'on peut encore contempler en pleine nature dans nos forêts d'Europe, si l’on sait s’y prendre. Sa majesté tient à la grandeur et à la beauté de ses bois. Réussirai-je à faire naître ce superbe animal sur ma feuille vierge, et ainsi rendre un ami heureux ?

Le projet me taraudait. J'étais pourtant obligé de le garder en veilleuse, ou plutôt de mettre l’ordinateur en veille, bredouille, chaque soir. Je recherchais en vain sur Internet une photographie de cerf répondant à quatre critères bien précis que Joseph et moi avions déterminés : une ramure bien développée ; il ne pouvait pas bramer ; il devait vous regarder bien en face, dans le blanc des yeux ; enfin et essentiel pour moi, la photo devait être très précise. Pas aisé à trouver : les quelques beaux clichés dénichés ça et là ne correspondaient pas pleinement aux trois premiers souhaits, ou n’étaient pas de qualité suffisante pour m’offrir les détails recherchés pour une précision extrême. Encore m'aurait-il fallu contacter au préalable les photographes pour obtenir leur autorisation... J’attendais donc : je trouverais bien, un jour...

Par hasard, lors d'une exposition de mes dessins en juin 2009, je rencontre un monsieur aussi discret que sympathique qui, lorsque je lui explique rechercher un modèle de cerf, pour honorer une demande, me dit Vous en voulez un ? et sort son portefeuille. Aurait-il une petite photo de cerf sur lui, me dis-je ?  Non, cela ne me conviendra pas, pensai-je très vite, la photo sera trop petite, les détails manqueront !  Et il me propose sa carte de visite.


Il pourrait m’envoyer en haute résolution un des cerfs dont son site regorge.  Vous verrez, vous aurez l'embarras du choix. me dit-il. A moi de sélectionner la prise de vue idéale et de le contacter.  Sitôt rentré à la maison, je m'assieds devant l'écran de l'ordinateur et découvre son blog d'alors "Ardennes sauvages" : il n'a rien exagéré.
 
       

Permettez, cher lecteur, de ne pas vous montrer d'emblée "la" photo qui a obtenu ma préférence. Sachez simplement qu'il s'agit d'un 16 cors irrégulier (les connaisseurs apprécieront !). Voici les premiers traits de mon dessin...

Le premier chandelier, appelé également l'empaumure, avec ses épois.

Le chandelier ou l'empaumure, c'est le nom que l'on donne aux extrémités du bois dont la disposition rappelle la forme d'un chandelier ou d'une main humaine ; les épois, ainsi s'appellent les cors qui terminent le bois.

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MERCREDI 5 OCTOBRE

Aujourd'hui, la suite de la présentation de mon dessin vous permettra de découvrir la chevillure, c'est-à-dire la troisième ramification du bois du cerf à partir de la tête, qui s'est développée sur le merrain, la tige du centre de la ramure. Les premiers traits du surandouiller, inachevé, apparaissent.

 

 

           
Dessiner l'oreille demande temps et précision... Méticuleusement, je tente de rendre compte de la finesse des poils.

Le surandouiller est achevé, comme l'andouiller de massacre (le cor au-dessus de l'oreille).

Si vous le voulez, vous apprécierez les détails sur la photo suivante, agrandie.



 

La large ramure de ce cerf m'oblige à dessiner... majestueusement !
Les dimensions prévues pour ce dessin ?  40 X 50 cm !

 © Jean-Claude Dechamps
Non, ce n'est pas ce cerf que je dessine...

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SAMEDI 8 OCTOBRE
Bonjour...
Au programme ce matin, avant de nouveaux traits de mon dessin,
quelques précisions fort utiles à propos de la ramure du cerf !

 

N'étant en aucune manière spécialiste en la matière, j'ai cherché à approfondir mes connaissances par Internet et surtout grâce à de fréquents et instructifs échanges d'emails avec Jean-Claude Dechamps, et je voudrais vous faire part de mes découvertes. 

 

J'ai précédemment écrit que "le cerf représente l'une des rares espèces sauvages de cette taille que l'on peut encore contempler en pleine nature...". Effectivement, il est le plus grand des animaux vivant dans nos forêts. Les données recueillies divergent quelque peu d’un site internet à l’autre, en fonction de la région concernée : en France par exemple, les cerfs de l’est ou du nord-est sont plus imposants que leurs congénères de l’ouest. L'on peut toutefois considérer que la hauteur au garrot dépasse parfois un mètre trente, la longueur du corps approche deux mètres et le poids des plus vieux spécimens peut atteindre deux cents kilos. Seul, le sanglier de nos Ardennes (et autres régions forestières) peut se targuer de le concurrencer, au niveau du poids, avec ses quelque 150 kilos.

 

Vous aurez probablement remarqué, à la lecture des premières étapes de cet article, que chaque pointe, chaque extrémité, chaque cor de la ramure de ce somptueux animal sauvage porte un nom bien spécifique. 

 

Une telle différenciation de termes trouve son origine dans le besoin des veneurs qui, lors de leurs chasses à courre, avaient coutume de donner des noms à chacun de ces cors de façon à pouvoir décrire au mieux l'animal qui était aperçu, chassé et abattu.
         
             
J'ai été surpris d'apprendre que la croissance de la ramure du cerf n'est pas aussi rectiligne que je ne l'imaginais (avec une chute des bois chaque année suivie d'une repousse annuelle d'un andouiller supplémentaire).

 

A l'âge d'un an et demi, un jeune mâle forme ses premiers bois, deux tiges droites, lisses et non ramifiées, appelées dagues (ce qui explique pourquoi l'animal est nommé daguet). Il les perdra. Ensuite - mais pas année après année - la dague sera remplacée par une tige plus forte, le merrain, qui portera l'andouiller de massacre, parfois désigné par andouiller d'oeil ou maître andouiller.  Apparaîtront plus tard, à la repousse, un surandouiller qui se placera au-dessus de l'ancien, puis par la suite, la chevillure, ainsi dénommée parce qu'elle sert de point d'articulation et d'appui aux cerfs lors des combats. Un andouiller supplémentaire ne poussera que rarement : la trochure qui donne alors aux bois une conformation assez reconnaissable.

 

J'ai écrit "à la repousse" car, contrairement à l'idée répandue, il ne s'ajoute pas un andouiller supplémentaire chaque année aux anciens bois : ils tombent à chaque printemps vers mars - à ce moment, on dit que le cerf est mulet - et repoussent bientôt, généralement plus gros et plus lourds, enveloppés dans une peau nourricière d'aspect doux, les fameux "velours".

 

En outre, l'observation des bois du cerf ne permet pas de déterminer avec certitude son âge puisque l'évolution des bois peut varier d'un animal à l'autre, pour devenir sans règle à partir d'une dizaine d'années, les aptitudes à la reproduction diminuant. On considère généralement que la ramure est à son apogée vers l'âge de 8 à 10 ans, et qu'elle régresse au-delà de 12 à 15 ans.

 

Les veneurs (encore eux) nommaient également les cerfs en fonction du nombre de leurs andouillers. Ils s'appelaient ainsi 2e tête, 3e tête, 4e tête,  puis 10 cors, 10 cors royal (pour les cerfs à empaumure), vieux cerf et enfin … grand vieux cerf.



 
Je ferme ici cette page didactique, en espérant qu'elle rencontrera l'approbation de mes lecteurs les plus avertis ou qu'un commentaire judicieux viendra compléter mes propos.
 
Passons sans plus tarder à mon dessin, la raison d'être, évidemment, de cet article. Je vous propose aujourd'hui le pivot, c'est-à-dire le socle sur lequel les bois poussent, ainsi qu'un oeil et presqu'une demi-tête. 
 
Voici plusieurs clichés de mon dessin : quelques détails et une vue d'ensemble pour terminer ! 
 
           
     
     
     
     
     
     


 
Votre oeil attentif aura peut-être remarqué que j'ai aussi entamé la robe (au niveau de la nuque) : beaucoup de travail en perspective, quelques cheveux blancs sans aucun doute, mais qu'importe ! 
 

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MARDI 11 OCTOBRE
Au programme aujourd'hui : la photo que m'a offerte le photographe J.-Cl. Dechamps et la tête entièrement dessinée complétée par quelques traits supplémentaires de la crinière, appelée aussi fanon.

  © Jean-Claude Dechamps

Il est rare de rencontrer pareil spécimen de cerf, un 16 cors irrégulier.

Comment ce nom est-il déterminé ? 

Observons-le attentivement, si vous voulez bien... 

Son merrain droit (à gauche, sur votre écran) porte sept andouillers : en commençant par le bas, nous voyons l’andouiller d’œil ou de massacre, le surandouiller et la chevillure surmontée par une empaumure (ou chandelier) de quatre épois (voyez également ces noms sur le schéma ci-dessous), l'un d'eux (et donc le septième andouiller), étant caché par le tronc de l’arbre !  (Ce qui, comme vous pouvez l'imaginer, me crée quelques soucis pour la suite du dessin.)

Son merrain gauche (à droite, pour nous…), achevé sur mon dessin, compte huit andouillers, puisque le chandelier compte un époi supplémentaire, et donc cinq épois.  

 

 

« 8 + 7 = 15 » me direz-vous ?  Pourquoi donc l'appelle-t-on "16 irrégulier" ?

Ce nom est déterminé en fonction du merrain qui porte le plus d’andouillers : huit, pour les cors de  notre cerf.  On multiplie alors ce nombre par deux, donc seize cors dans ce cas de figure ; irrégulier, vous avez compris pourquoi...

Ce cerf a été photographié en début du brame : un œil averti remarquera qu’il est encore bien gras (la crinière bien fournie cache à peine un sérieux embonpoint), aucun andouiller ne manque ou est brisé, et il ne montre pas de blessure apparente. 

Il est encore bien gras, disais-je : pendant la période du brame en effet (période de reproduction allant du 15 septembre au 15 octobre dans nos forêts d'Ardennes belges), à cause de son extrême vigilance pour éloigner ses rivaux et garder ses femelles,  et de son état d'excitation permanent, il ne se nourrit que très peu (si peu qu’on peut dire qu’il vit d’amour et d'eau fraîche !) et il perd une bonne partie de ses réserves qu’il devra ensuite reconstituer au cours de l’hiver.

Voici deux autres photos de ce même cerf, les trois clichés ayant été pris à quelques secondes d’intervalle. Si on regarde d’un œil rapide ces photos, m'explique Jean-Claude D., on pourrait penser que ce sont des individus différents, mais non, c’est bien le même. Il suivait la trace des biches au début du brame et avançait la tête baissée, le nez au sol dans les fougères, droit sur moi. Je l’ai un peu approché mais à cette courte distance, il a entendu le premier déclic, a levé la tête (deuxième photo) a encore fait quelques mètres puis m’a aperçu. A ce moment j'ai fait la 3e et dernière photo sans plus pouvoir me déplacer. J'étais ravi, un 16 c'est loin d'être courant !"

 

 

© Jean-Claude Dechamps

 

 

© Jean-Claude Dechamps

 

"Pour la petite histoire", puisque ces photos sont prises en sous-bois, et qu'il s'agit d'animaux totalement libres et sauvages, et donc très farouches, je suis obligé d'adapter la sensibilité en fonction des conditions de prises de vues. Et comme c'est souvent en forêt avec très peu de lumière, une sensibilité de 800 ASA, voire plus, est indispensable. La qualité des détails en souffre malheureusement. J'espère que la précision que vous recherchez sera suffisamment présente."

Oui, Jean-Claude, la qualité est largement suffisante. Comme il s'agit d'une photo de 7,87 mégas, en l'agrandissant (200%) à l'écran, les pixels et détails restent en quantité. Place à mon dessin maintenant, en guise de preuve.

 

       

           
         
           
           
           




 

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VENDREDI 14 OCTOBRE 

 

En début d'article, le dimanche 2 octobre, j’avais écrit, sans développer davantage mon idée, que le cerf est considéré comme nuisible, à cause des petites pousses, des jeunes arbres et des écorces dont il se régale : quelques précisions s'imposent.

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© Jean-Claude Dechamps

 

Il ne faut pas se leurrer : dans une forêt tournée vers une productivité intensive, le cerf, au même titre que le chevreuil ou le sanglier, est accusé de multiples dégâts et trop souvent jugé indésirable. Les dégradations qu'il occasionne aux arbres sont de trois types : l’abroutissement, l’écorçage et les frottis.

 

L’abroutissement, c’est la consommation par le cerf (ou le chevreuil) des jeunes pousses et des bourgeons. Ce dommage n'est heureusement pas irrémédiable : une pousse plus vigoureuse finira toujours par se développer...

 

Quant à l’écorçage pratiqué par le cerf, heureusement moins fréquent, il consiste comme son nom l’indique à arracher des morceaux d'écorce du tronc. Les écorçages d'hiver sont minimes. Ceux de printemps ou d'été sont souvent spectaculaires ; la sève étant remontée, des lambeaux entiers du tronc peuvent être arrachés. Les essences les plus touchées sont le frêne, le hêtre, le pin, l'épicéa et le douglas.

 

Enfin, les frottis apparaissent par frottement lorsque les cerfs vont "frayer" leurs bois sur les arbres afin de les dépouiller de leur velours : c’est d’ailleurs le tanin de l'écorce qui donnera la couleur aux bois. Ils surviennent le plus souvent en juillet quand les cerfs auront "tout allongé" c’est-à-dire lorsque leur ramure se sera complètement développée. On les observe également en mars lors de la chute des bois et lors de la période de rut en septembre.  Les essences les plus recherchées sont les résineux, pour leur pouvoir odorant, et les feuillus à bois plus tendre.  Les dégâts restent assez limités.

 

Mon cerf a eu tout le temps de frayer, puisque la photo a été prise en début de brame, et qu'il s'est débarrassé depuis longtemps de ses velours. Je puis vous en montrer la suite, la partie inférieure du second merrain et les andouillers qui le composent : l'andouiller d'oeil ou de massacre, le surandouiller et la chevillure.

 

J'ai beaucoup travaillé sur la seconde oreille et me suis concentré sur les longs poils drus de la crinière.  Ce fanon m'a donné beaucoup de... fil à retordre ! Comme la photo a été prise un mois de septembre, il est extrêmement fourni et d'une rare élégance...

 

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LUNDI 17 OCTOBRE 

Aujourd'hui, je vous montrerai le septième andouiller, ce cor manquant de l'empaumure caché sur la photo par le tronc d'arbre. Si dessiner sa forme était plutôt simple, en ce qui concerne les ombres, c'était moins aisé.

Enfin, vous découvrirez la suite de ce fanon bien fourni dans lequel, s'ils le pouvaient, nombre de chasseurs ou photographes glisseraient volontiers les doigts... 

 

Mais auparavant, voici encore quelques précisions fournies par Jean-Claude Dechamps en 2009 quant aux mœurs du cerf en période de brame, précieuses explications qui m'ont donné l’envie d’en connaître plus encore sur ses mœurs tout au long du reste de l’année, alors qu’il semble avoir disparu ou, du moins, se montre très discret.

Plusieurs fois par jour, il se roule dans la souille, une zone humide, une sorte de flaque dans laquelle il se couvre de boue, autant pour imprégner cet endroit de son odeur que pour se rafraîchir, car cette époque est un moment de grande activité pour lui : Il lui faut sans cesse rassembler ses biches et les tenir à l'œil jour et nuit, manifester en permanence sa présence et éloigner les rivaux voire même se lancer dans des violents combats...

 

Presque plus le temps de manger, juste dormir un peu et se souiller !

 

Entamons le cycle annuel en novembre/décembre, lorsque les plus âgés s’attroupent et se réfugient dans les grands forts, leurs repaires, leurs retraites au plus profond des bois. On trouve pourtant quelquefois, exceptionnellement, de vieux cerfs avec les jeunes, même avec des biches. Ils font leurs viandis – terme de vénerie signifiant aller en pâture – aux bruyères, dont ils mangent la pointe et la fleur (la substance de cette plante leur rend les forces perdues au rut). Ils sont aussi particulièrement friands de glands, châtaignes, faînes et autres marrons.

 

Les cerfs plus jeunes accompagnent les biches et se mettent en harde avec elles ; ils se retirent également dans les forts de fonds de forêt pour s'échauffer de leur haleine et pour y être à l'abri du froid, des neiges et des verglas. Ils font leur viandis, pendant ce mois, à toute espèce de bois mort, tout autant qu'au genêt, au saule, au peuplier, au châtaignier, aux ronces, aux framboisiers, à la bourdaine, etc. Ils sont entre autres fort friands du lierre de terre qui couvre certains sols, et de celui qui s'attache aux arbres contre lesquels ils s'élèvent pour l'atteindre, ce qui permet aux plus fins observateurs de se forger une petite connaissance de la taille et du corsage (du poitrail) du cerf qui s'en est repu. 

 

Au mois de janvier, les cerfs abandonnent les biches pour s'accompagner d'autres cerfs et recherchent les endroits à l’abri des grands coteaux car le froid y est parfois trop violent. Si la neige recouvre trop longtemps le sol, ils se nourrissent alors d'écorce qu'ils déchirent sur le fût des arbres, résineux de préférence, en longues lanières qu'ils saisissent avec leurs incisives

 

En février et mars, lorsque les grands froids sont souvent passés, les cerfs se séparent et se rapprochent des lisières des forêts, se choisissent des buissons commodes tant pour aller aux gagnages, ces prés verts où ils vont chercher leur nourriture dès la tombée de la nuit, que pour mettre bas, c’est-à-dire perdre leurs bois et refaire leur tête.

 

En avril et mai, puis l’époque des premières moissons passée, ils quittent difficilement la forêt et ses buissons (pourtant, les pommiers les attirent, ainsi que - autant profiter de l'aubaine - certains champs de carottes ou de betteraves).  Ils ne les abandonnent plus, ordinairement, qu'à l'entrée du rut, à moins qu'ils n'y soient inquiétés par l’homme.

 

Aux mois de juin, de juillet et août, les cerfs sont dans leur grande venaison : ils grossissent et accumulent de la graisse. Ce sont les graminées et céréales de toutes sortes, vertes ou en épis, qui ont leur prédilection, en raison de leur tendreté, ainsi que les feuilles de saule, de frêne, de hêtre ou de bourdaine. On les rencontre aux endroits où il y a de l'eau, parce que la grande chaleur de cette saison, jointe à la soif que leur ont causée les pâtures sèches, les obligent à aller y boire, et même à s'y vautrer dans la souille dont je vous parlais. Vers la mi-septembre généralement, ils quittent leurs buissons pour aller au rut…  Mais cela, c’est une autre histoire, que j'aurais voulu vivre et vous conter en fin connaisseur !

 

Vers la mi-septembre, ai-je écrit ?  Lors de la prise du cliché, nous y sommes depuis une dizaine de jours déjà.  Notre cerf se montre depuis peu : regardons-le. Sa crinière que voici, bien épaisse, cache difficilement un embonpoint certain qui disparaîtra bientôt. 

 

 

 

Prenons un peu de recul.  Souvenez-vous : les bois du cerf m'obligent à voir grand. Mon dessin mesure en réalité 40 X 50 cm : les cors occupent, dès lors, toute la largeur de la page.  La tête, d'une oreille à l'autre, sur papier : 18 cm.  La voici, cette tête, avec les épois au complet et le fanon achevé...

 

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JEUDI 20 OCTOBRE 
LE BRAME DU CERF  

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Permettez-moi d’interrompre aujourd'hui les étapes évolutives de la présentation de mon dessin de cerf car... le temps presse ! Il n'est déjà presque plus possible d'écouter le brame du cerf, que l'on entendait dès la mi-septembre en forêt ! Déjà, l’activité des mâles décroît et les biches se regroupent en noyaux familiaux tandis que les cerfs se retirent en petits groupes dans d’autres quartiers des massifs forestiers.
 
Depuis la mi-septembre, les cerfs quittaient leurs buissons pour aller au rut. Cette période de rut et de brame est donc achevée et en cette seconde partie d'octobre, je brûle d’impatience de vous la conter sans tarder. En 2009, n’étant guère compétent en la matière, j’avais consulté Internet et découvert un texte extrêmement intéressant, intitulé essai sur le brame des cerfs, écrit par le peintre ardennais Jacques V. Lemaire.

J'avais alors contacté l'auteur : il m’avait aimablement autorisé à puiser dans son essai tout élément susceptible de m’intéresser aux fins de rédiger un article sur ce thème. Je l’en remercie encore bien sincèrement et je me permets ici, modestement, de dégager de sa réflexion quelques éléments qui me semblent essentiels, dont vous pourrez prendre connaissance en cliquant sur le lien ci-dessous qui vous dirigera vers une page de ce blog.

essai sur le brame des cerfs

Je vous invite aussi, si vous le souhaitez, à consulter l’essai dans son entièreté, ainsi que le site artistique de l'artiste, les liens étant disponibles en fin de cette même page.

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DIMANCHE 23 OCTOBRE 

À l'époque de la réalisation de ce dessin, à ce stade d'avancement - en apparence achevé -, quelque chose me gênait beaucoup. J'avais longtemps cherché : comment résoudre un problème qui me perturbait au plus haut point ?

 

Le fond blanc, trop blanc, à côté de la crinière, me causait problème. Que faire ?
 
Devrais-je peut-être laisser apparaître les quelques fougères de l'avant-plan de la photo de Jean-Claude Dechamps ?
 
 
              



 

 

 

Non, j'avais finalement écarté ce projet : ces fougères, trop petites, ne combleraient pas suffisamment le vide qui me dérangeait. Dessiner quelques branches ? Envisageable... mais pas question d'en montrer à la hauteur des cors qui y perdraient en visibilité. Derrière eux, le fond doit rester immaculé.

Ma solution ? Faire rapidement pousser des herbes... De grandes, bien larges...

Dites-moi, comment appelle-t-on encore ces herbes auxquelles je pense... Comme sur cette photo ?


Ah oui, des joncs...

Non, ceux-là sont trop épais, trop larges. 

 

 



Ceux-ci peut-être... 


Oui oui... Ils me conviennent parfaitement.


C'est d
écidé : je vais en dessiner à la gauche de mon dessin.

               

Voici le résultat : gros plan sur les premières tiges et feuilles de joncs, puis dans la foulée, regardons l'effet qu'elles produisent à côté du cerf.

 

               
     
     

Belle opération non ? Sur ma lancée, j'avais aussi dessiné quelques feuilles devant la crinière du cerf : je l'avais prévu, il le fallait, mais l'opération s'avérait délicate et risquée. Il me fallait, exceptionnellement, gommer.

 

D'un geste souple et décidé (j'ai lu cette expression sur un écran de paiement de station-service !  "Retirez votre carte d'un geste souple et décidé")..., j'avais fait glisser ma gomme,  méticuleusement biseautée au cutter, sur la crinière du cerf (en la relevant d'un geste... tout aussi souple et décidé) : quitte ou double. Gagné : ça gommait bien. Pas trop large au début, affiné en fin de tige...Parfait.  Hop, hop, hop, en quelques  instants, les vides escomptés apparaissaient.  Y'avait plus qu'à border et griser ces blancs et le tour était joué...
 
Voulez-vous voir le dessin entier maintenant ? 
Non, Veuillez m'excuser... un peu de patience... revenez jeudi, voulez-vous bien ?

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JEUDI 27 OCTOBRE  

 
Ce dessin achevé promis pour ce jeudi , le voici ci-après...

... les joncs, destinés à combler discrètement cet espace vide éblouissant à côté de la crinière...


... les joncs, dessinés devant la crinière et les poils du cerf...


 
 
C'était une commande, vous le savez... De son fauteuil en maison de repos, souvent, pendant la journée, son propriétaire, aujourd'hui décédé, a inévitablement croisé, c'était son rêve, le regard de ce superbe cervidé.

Il était devenu SON cerf, il le comblait : je l'avais dessiné encore plus beau qu'il ne l'espérait, m'avait-il dit, et répété... :
 

 
Chers lecteurs, merci pour vos visites, votre fidélité.

Merci au photographe pour sa photo, pour sa précieuse collaboration !
Si mon dessin est réussi, c'est parce que sa photo était superbe.


Si le dessin est achevé, je n'ai pourtant pas l'intention de mettre un terme à cet article aujourd'hui. Revenez encore, car je voudrais vous raconter qu'en automne 2009, je suis allé, bien accompagné, écouter le brame en forêt ! Je vous en parlerai... dans la prochaine mise à jour prévue ce dimanche 30 octobre en cours de journée...
 
2146707527.png DIMANCHE 30 OCTOBRE
 
Le cerf brame, la forêt rêve.
 


Le cerf évoque la virilité.
Son brame, ce cri rauque qui symbolise l'extase, n’y est pas étranger !
 
 
Jeudi, je vous quittais avec ces mots : "Je suis allé, bien accompagné, écouter le brame en forêt !".

Pensez : vivre un mois en charmante symbiose avec mon cerf et découvrir tant de passionnantes choses à son propos donnent envie de partir à l’écoute de son brame. 

Et à l'époque de la création de ce dessin, je l'ai écouté, merveilleusement bien accompagné par un "guide" d'exception qui a accédé à ma demande avec une grande gentillesse, et accepté que je vous parle de cette escapade nocturne, malgré quelques légitimes réticences : surtout, ne pas dévoiler le lieu et bien mentionner le caractère exceptionnel de ce rôle de "guide"...

Ainsi, nous partons sur les chemins, quelque part dans les Hautes Fagnes, pour une visite crépusculaire vers le lieu de brame que mon guide a choisi de m'offrir et que je tairai donc, parce que, activité à la mode, l’écoute du brame du cerf, lorsqu’elle n’est pas menée en respectant quelques règles simples, peut effrayer inutilement l’animal et sa harde et le perturber fortement, à cette époque de rut. Dès lors, en reprenant ses paroles : "les gardes-forestiers, photographes naturalistes et autres spécialistes en la matière sont très réticents à la vue de tous ces gens, de plus en plus nombreux, non accompagnés, qui partent en forêt à ce moment de l’année, n’importe où, n’importe comment, et y font n’importe quoi sauf respecter la nature et ceux qui la peuplent, leurs véritables propriétaires. Si des personnes de tel gabarit prennent connaissance d'un lieu de brame, il est immédiatement... infesté !"

Mais tout cela ne correspond pas à Jean-Claude Dechamps : il préfère se fondre dans la nature qui l'acceptera, surtout s'il y va seul.  Je le lui promets : je m'engage à respecter le cerf et faire honneur à cette confiance qu'il m'accorde, généreusement en appliquant à la lettre les consignes reçues.

- Mes vêtements sont sombres et silencieux, pour éviter tout bruissement intempestif. Pas de K-WAY mais du tissu...

- Je porte bonnet noir et gants sombres : mes cheveux blancs, mes mains et mon visage pâle doivent autant que possible devenir invisibles...

- Mon GSM est coupé. Bien évidemment, pensez-vous ? Sachez qu'il paraît que cela arrive d'entendre quelqu’un qui, peut-être juché peut-être au sommet d'un arbre, s'écrie, portable en main "Eh, trop cool, attends, écoute le cerf qui brame!".

- Je ne me suis pas aspergé de parfum ou de lotion après-rasage : les cerfs ont un odorat particulièrement développé et me repéreraient à distance...

- Je ne fume jamais...

- Je n'ai aucune source lumineuse sur moi. Lui tient pourtant une lampe de poche, dans la rarissime éventualité où nous nous trouverions, inopinément, en tête à tête avec un cerf décontenancé : alors, le rayon lumineux suffirait à nous protéger et faire fuir notre pauvre animal (mais il n'en a jamais eu besoin).

- Il m’a prêté une bonne paire de jumelles de vision nocturne...

Les conditions climatiques sont idéales : un ciel dégagé, une lune gibbeuse ascendante, un imperceptible souffle de vent que j’apprends à percevoir et que les cerfs n'aiment guère car leurs larges oreilles y sont trop sensibles, un temps doux et un sol sec. Il ne devrait pas y avoir de problème, nous devrions entendre les cerfs bramer m’annonce Jean-Claude : même s'il arrive parfois, alors que toutes les conditions paraissent réunies, que ce soit le silence total. Et lui de stresser à l’idée de rentrer bredouille : et moi pareil !

Et c’est bien ainsi que cela commence : rien ! Jamais je n’ai marché aussi silencieusement : dans la pénombre de la nuit, je m’applique à coller à la forme sombre de mon compagnon que je suis, petits pas après petits pas.  Contrôle total du corps pour qu’il se glisse dans le silence, jusqu’à retenir son souffle...

Rien. 20 minutes passent très vite : il me chuchote quelques explications sur notre environnement. Nous observons le coupe-feu dans toute sa longueur avec nos jumelles : oui, même la nuit, on y voit clair, croyez-moi. Puis, enfin, ils se font entendre : loin, trop loin, à plus d’un kilomètre probablement, mais je les entends, pour la première fois. Étonnant !  Surprenant ! Merveilleux...

Déjà, je suis comblé. Encourageant, me dit mon ami : s’ils commencent à s’exciter entre eux de la sorte au loin, la soirée pourrait s’animer plus près de nous aussi.

Il a raison : subitement, un cerf a bramé à proximité, très près, moins de 50 mètres peut-être. Et dans le silence profond de la nuit, ce cri n’en prend que plus d’ampleur. Pour moi, non-initié, ce premier brame restera à jamais gravé dans ma mémoire... Ce puissant râle emplit la forêt et donne à ce lieu une atmosphère insolite et magique.

 

© Jean-Claude Dechamps

Nous l’écoutons quelques minutes (une éternité !), sans le moindre mouvement. Lui nous sent peut-être, puisqu'un léger frémissement aérien se déplace de notre lieu en sa direction. Nous l’entendons, un peu inquiet, lancer quelques rots graves et rauques, puis s’éloigner, lentement : le retentissement, paraît-il typique, de ses bois contre quelques branches d’arbres, est audible. Oui, il nous a sentis mais nous ne l’avons pas effrayé ni tracassé - enfin, juste un peu...

Nous continuons cette lente progression sur un sentier forestier. Jean-Claude, c'est flagrant, connaît parfaitement la typographie du terrain : il me prévient parfois, tantôt de la présence de racines peu apparentes, tantôt d'une petite zone boueuse ou de pierres protubérantes. 

La magie continue d'opérer, les cerfs brament de plus belle, dans le lointain. Il nous faut changer d’emplacement, sans attirer l’attention de ceux que nous cherchons à approcher : nous progressons un long moment (mais à peine de quelques dizaines de mètres), jusqu’à atteindre un champ bordé d’une haute sapinière, un endroit où mon ami escompte bien entendre l’un ou l’autre nouveau raire proche de nous. Là, il me propose d’utiliser ses lunettes d’approche avec amplificateur de lumière.  Je n’avais jamais entendu parler de ce type de lunettes, très impressionnantes : il me montre un lièvre traverser le champ, sans se presser.  Dans le noir, je ne l'aurais pas distingué : avec ces lunettes spéciales, je le vois clairement !

Subitement, le majestueux cri tant espéré retentit, très près de nous. Nous sommes, cette fois, du bon côté. L'odorat extrêmement  développé du cerf ne peut déceler notre présence car le souffle d'air circule de lui vers nous, ou du moins parallèlement à nos positions respectives.  Ainsi, pendant de longues minutes, je peux entendre le brame dans toute sa splendeur.

 

© Jean-Claude Dechamps

Le cerf progresse à l’orée de la sapinière, dans notre direction, lentement. Je suis figé. Nous entendons sans doute des raires de marquage et d’appel, leur fonction étant de marquer l'emplacement du cerf vis-à-vis de ses congénères et d’appeler les biches : il en a sans doute autour de lui et tente de les rassembler, on le perçoit au déplacement de son brame.  J’ai l’impression qu’il s’éloigne, puis subitement, se rapproche : non, non, le cerf lance cet appel aux différents points cardinaux avec un temps de latence et d’écoute plus ou moins important entre chaque émission, c'est pourquoi, selon la direction de l'appel, le son nous semble si proche, ou éloigné.

Quel moment intense pour moi, quelle scène exceptionnelle et naturelle se déroule là sous mes yeux, pardon, sous mes oreilles attentives. Régulièrement, j'ai la chance, le bonheur d'entendre retentir cette longue plainte rauque et profonde, ce cri étrange et pas aussi lugubre qu'on le dise :  c'est le brame du cerf.

Nous n’en avons pas vus : peu importe !  Les photos de Jean-Claude me suffisent. Mais je les ai entendus ! Je suis privilégié ... et comblé. 



Quel spectacle pour les sens ! 

Le cerf brame, la forêt rêve.

      

La prochaine publication

n'est pas envisagée avant,

le 20 novembre !

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Je vous remercie

pour votre fidélité.

24 septembre 2016

P A U S E

 

" Le temps n'est pas une courbe lisse

mais une série de cahots, de bonds

et de pauses. "

Niall Williams

 

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08 septembre 2016

Souris à tes rides, apprends à les aimer...

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LUNDI 14 MARS 2016

"Oui, souris à tes rides, apprends à les aimer, elles parlent de ta vie,

elles parlent du temps, de l'énergie qui circule."

(Boris Razon)

En ouverture de cet article de présentation d'un dessin qui m'est cher  - s'il est nouveau ici, il fut déjà présenté sur mon précédent blog -, j'ai choisi cette citation de Boris Razon, journaliste français, ancien rédacteur en chef de Le Monde.fr, actuellement à la tête du département Nouvelles Écritures de France Télévisions, qui publia chez Stock en 2013 le roman Palladium (Stock).

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MERCREDI 16 MARS 2016 

Boris Razon a vécu tout ce qu'il rapporte dans son premier roman Palladium qu'il a mis sept ans à écrire et réécrire (il projetait de l’étaler sur trois tomes mais on le retrouve sur moins de 500 pages serrées). En 2005, subitement, tout en lui s’engourdit. Il a des fourmis dans les doigts. Un mal violent dans la colonne vertébrale lui coupe le souffle, comme un étau sur la poitrine, comme une mâchoire qui se refermerait cruellement sur le milieu du dos.

Il est terrassé par une maladie méningo-polyradiculonévrite ou syndrome de Guillain-Barré atypique, une affection auto-immune qui touche le système nerveux périphérique et le conduit à la tétraplégie. Toute communication lui est impossible. L’enfer à ciel ouvert. Il connaît alors six mois d'emprisonnement en soi transformé en foetus, immobile, et coincé dans mon enveloppe. Intubé, ventilé, dépendant à 100%. Il guérit pourtant. Ses pieds vont plus doucement désormais, mais ils vont. Si on ne sait pas, ce ralenti dans sa façon de s’exprimer fait croire à de la timidité.

Alors, il sait de quoi il parle lorsqu'il écrit : ... souris à tes rides ... elles parlent de ta vie ... elles parlent de l’énergie qui circule ..., et l'on imagine - oh, juste un peu - ce qu’il ressent...

lien : Boris Razon, quand sa vie a basculé dans la fiction.

lien : Boris Razon, un enfer à ciel ouvert.

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première étape du dessin "Souris à tes rides, apprends à les aimer".

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VENDREDI 18 MARS 2016 

Ces 8 entrelaçés tout en courbes, ces sortes de boudins ou rouleaux sources de soucis quand je les ai dessinés, que représentent-ils ? Une bague, bien sûr, vous l’avez deviné, en argent très probablement. Sera-t-elle portée par des doigts de fée ?

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Cette superbe photo en noir et blanc découverte Il y a quelques années, par hasard, sur http://www.flickr.com/ m'a toujours fasciné : je me devais, et me réjouissais, de la dessiner. La photo s’intitule Hands of 87 years - my mother's hands ce qui signifie mains de 87 ans - les mains de ma mère. Jamais je n'ai trouvé renseignement précis à propos de l'énigmatique photographe répondant à l'époque au pseudonyme Gaspi Your Guide, et que je viens à peine de retrouver, cette fois sous le nom Gary H. Spielvogel ; à nouveau de manière très imprécise, secrète même, sans aucune autre référence. Tout ce que j'ai lu, mais est-ce bien certain ?, c'est que cette photo, prise aux Caraïbes en 1989, fut à cette époque primée à divers concours.

Vous l’avez compris, j’ai relevé le pari de dessiner des mains ridées, des mains qui parlent de la vie, des mains qui parlent de l'énergie qui circule ! Le sujet choisi me demande une précision extrême dans l’observation de la photo, beaucoup de rigueur dans le travail et une grande patience : tout cela ne peut que me réjouir. Il m’arrive souvent, même, d’utiliser l’écran de l’ordinateur pour agrandir à outrance les détails de la photo...

Vous remarquerez ci-dessous à droite que j'ai choisi, comme sur la photo d'origine que je vous dévoilerai le moment adéquat, de dessiner un fond noir : un long et parfois fastidieux travail en perspective, mais qui me permettra ainsi de mieux mettre la main en valeur.  

deuxième étape du dessin "Souris à tes rides, apprends à les aimer".

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DIMANCHE 20 MARS 2016 

"Le premier jour de la vieillesse n'est pas celui où une ride plisse notre front, où un cheveu blanc se montre à nos tempes ; c'est celui où l'imagination s'affaisse sous le poids des souvenirs ; où nous disons hier plus volontiers que demain, j'ai fait plus complaisamment que je ferai."

Citation de Marie de Flavigny, comtesse d’Agoult "Esquisses morales" (1849).

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 troisième étape du dessin "Souris à tes rides, apprends à les aimer".

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LUNDI 21 MARS 2016 

Quand on approche de la vieillesse, il ne faut s'occuper que du soin de faire un meilleur usage du temps qui reste à vivre, qu'on n'a fait de celui qu'on a vécu, et ne songer à son existence que pour se préparer à la perdre bientôt.

Citation de Jean-Jacques Rousseau "Pensées d'un esprit droit" (1826).

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  quatrième étape du dessin "Souris à tes rides, apprends à les aimer".

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MARDI 22 MARS 2016  

Quand la grâce se mêle aux rides, elle est adorable : il y a on ne sait quelle aurore dans de la vieillesse épanouie.

Victor Hugo "Les Misérables" (1862).

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  cinquième étape du dessin "Souris à tes rides, apprends à les aimer".

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MERCREDI 23 MARS 2016  

La vieillesse craint de soulever le voile de l'avenir qui cache sa tombe ; elle porte les yeux en arrière, parcourt d'un regard rapide les pages d'or de sa vie passée, et s'exclame, hélas, à regret : j'ai vécu.

Citation de Madame Necker  "Souvenirs et pensées" (1784).

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sixième étape du dessin "Souris à tes rides, apprends à les aimer".

Cette première main terminée, je la trouve si belle.  Ses veines gonflées sous la peau lui apportent chaleur et vie.  Ses veines gonflées sous les rides parlent de l'énergie qui circule...  Ces rides, pour réussir à les reproduire, j'ai presque dû les démêler.  Elles m'ont appris à regarder et observer les miennes différemment, à chaque étape de l'évolution du dessin.  Certes, que de différences, mais aussi que de ressemblances ; caressez votre peau, plissez-la, faites glisser les veines sous vos doigts : vous verrez...

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 JEUDI 24 MARS 2016  

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septième étape du dessin "Souris à tes rides, apprends à les aimer".

 

Les rides devraient simplement être l'empreinte des sourires.

Citation de Mark Twain "En suivant l'équateur" (1897).

Ces doigts qui portent une bague attirant le regard, ces ongles si bien soignés sont d'une merveilleuse élégance.  Je me souviens : il y a trois ans, j'exposais au Centre culturel de Theux.  Ce dessin était en cours d'élaboration : je le dessinais devant les visiteurs attentifs, intrigués.  Une dame, longuement, a observé les doigts et les ongles de ces "mains de 87 ans"...  Elle m'a souri : elle avait envie de me faire part de ses sentiments, elle tenait à m'expliquer en quelques mots combien ces mains étaient soignées, cela... "jusqu'au bout des ongles !". Elle a admiré ces ongles bien coupés qui laissaient supposer que - probablement - ils appartenaient à une dame âgée, fière et coquette.  Puis, très émue, elle m'a parlé de sa maman, alitée en Maison de retraite, sans chercher à dissimuler les larmes qui lui venaient aux yeux : chaque semaine, elle se faisait une joie que ses ongles soient taillés "dans les règles de l'art"...

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huitième étape du dessin "Souris à tes rides, apprends à les aimer".

VENDREDI 25 MARS 2016  

L'amour naît d'un sourire, niche dans une fossette, et meurt d'une ride.

Citation de Paul Masson "Les pensées d'un Yoghi" (1896).

Près de cette dame très émue, une visiteuse attentive, médecin généraliste, porte un regard de professionnelle sur ces ongles : sans doute, l'une ou l'autre carence alimentaire explique-t-elle leurs stries bien apparentes ?  Effectivement : j'ai par la suite découvert que l’examen des ongles (ou onychologie : l'étude de la forme des ongles, de leur couleur et texture) donne des indications concernant les carences alimentaires possibles ou certaines tendances cardiaques ou respiratoires.  Des ongles trop longs ou trop petits peuvent être indicateurs de faiblesse métabolique ou de manque de vivacité.  Un ongle étroit indiquerait plutôt une tendance à une hypersensibilité.  Les ongles striés dans le sens de la longueur, porteurs de taches blanches dites d’albugo, indiqueraient généralement une carence en zinc, en silice ou en magnésium, ou une insuffisance de fonctionnement de la glande thyroïde, aboutissant à une déshydratation des ongles qui poussent alors à des épaisseurs variables.  Un ongle plat serait un indicateur de troubles gynécologiques chez la femme, ou d’anémie, plus généralement. 

Toutefois, ne vous inquiétez pas outre mesure, surtout si comme moi vous n'êtes plus très, très jeune : dans la plupart des cas, les ongles striés sont heureusement et essentiellement liés au vieillissement naturel...

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SAMEDI 26 MARS 2016  

 L'absence est une ride du souvenir. C'est la douceur d'une caresse, un petit poème oublié sur la table.

Citation de Tahar Ben Jelloun  "Moha le fou, Moha le sage" (1978).

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DIMANCHE 27 MARS 2016 

J'ai choisi de terminer cet article en vous proposant un poème de Baudelaire, un texte en prose illustrant ce thème cher à l'écrivain de la "non-communication" : ici, entre les deux âges opposés de l'être humain, entre les deux extrémités de la vie, la naissance et la mort. Il me semble que chacun pourra, selon son ressenti, établir aisément un parallèle (ou une divergence de vue) entre ce texte et ce que mon dessin montre ou suggère...

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Baudelaire : un génie des sentiments...

Le Désespoir de la vieille

La petite vieille ratatinée se sentit toute réjouie en voyant ce joli enfant à qui chacun faisait fête, à qui tout le monde voulait plaire ; ce joli être, si fragile comme elle, la petite vieille, et, comme elle aussi, sans dents et sans cheveux.
Et elle s’approcha de lui, voulant lui faire des risettes et des mines agréables.
Mais l’enfant épouvanté se débattait sous les caresses de la bonne femme décrépite, et remplissait la maison de ses glapissements.
Alors la bonne vieille se retira dans sa solitude éternelle, et elle pleurait dans un coin, se disant : — « Ah ! pour nous, malheureuses vieilles femelles, l’âge est passé de plaire, même aux innocents ; et nous faisons horreur aux petits enfants que nous voulons aimer ! »

Charles Baudelaire, Petits poèmes en prose, 1869

Baudelaire écrit dans un registre littéraire évoluant dans une délibérée désinvolture en choisissant des mots familiers comme "ratatinée", "risettes", "décrépite" ou "femelles" qui n'appartiennent pas a priori au registre poétique habituel, à la "norme" (mais Baudelaire méprise la norme). Tout est décrit sans fard ni artifice, avec le mot direct. Cependant, il refuse de s’apitoyer en présentant, sans aucune autre forme de commentaire, la réalité nue et terrible...

Lorsqu’il écrit ces quelques mots, remarquables par leur violence et leur vigueur, tellement tristes et cruels, en même temps remplis de compassion, il se trouve endetté à Bruxelles, usé par la drogue et l’alcool : il souhaite entreprendre une tournée de conférences.  Hélas, ses talents de critique d’art éclairé n’attirent plus grand monde... Fatigué de lutter pour une vie qu'il n'aime plus, il analyse ses états d’âme dans cette prose poétique.  Comme cette vieille, le poète se sent rejeté, esseulé, incapable de communiquer...

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