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A la musique, Place de la Gare, à Charleville - un poème d'Arthur RIMBAUD -

Complément à l'article "à l'ombre des marronniers" que vous retrouverez en cliquant ici.


Arthur Rimbaud est né en 1854 en France à Charleville-Mézières.  Son père, Frédéric Rimbaud, capitaine d'infanterie, était en garnison à Mézières lorsqu'il rencontra Vitalie Cuif, une jeune paysanne de Roche (près d'Attigny, en Champagne-Ardenne). Il abandonnera sa famille après la naissance de cinq enfants.

La vie se complique alors pour la petite famille. Tous emménagent dans un taudis de la rue Bourbon, l'un des quartiers les plus misérables de la cité ardennaise. De ces années à Charleville-Mézières subsistent plusieurs poèmes du jeune Arthur comme Les Etrennes des Orphelins et le « recueil Demeny ». Le poème qui suit, écrit à l'automne 1870, évoque le mal-être de vivre à Charleville.

 A la musique, Place de la Gare, à Charleville - Arthur RIMBAUD -

Sur la place taillée en mesquines pelouses,
Square où tout est correct, les arbres et les fleurs,
Tous les bourgeois poussifs qu’étranglent les chaleurs
Portent, les jeudis soirs, leurs bêtises jalouses.

— L’orchestre militaire, au milieu du jardin,
Balance ses schakos dans la Valse des fifres :
— Autour, aux premiers rangs, parade le gandin ;
Le notaire pend à ses breloques à chiffres.

 Des rentiers à lorgnons soulignent tous les couacs :
Les gros bureaux bouffis traînent leurs grosses dames
Auprès desquelles vont, officieux cornacs,
Celles dont les volants ont des airs de réclames ;

 Sur les bancs verts, des clubs d’épiciers retraités
Qui tisonnent le sable avec leur canne à pomme,
Fort sérieusement discutent les traités,
Puis prisent en argent, et reprennent : « En somme !... »

 Épatant sur son banc les rondeurs de ses reins,
Un bourgeois à boutons clairs, bedaine flamande,
Savoure son onnaing d’où le tabac par brins
Déborde — vous savez, c’est de la contrebande ; —

 Le long des gazons verts ricanent les voyous ;
Et, rendus amoureux par le chant des trombones,
Très naïfs, et fumant des roses, les pioupious
Caressent les bébés pour enjôler les bonnes...

 — Moi, je suis, débraillé comme un étudiant,
Sous les marronniers verts les alertes fillettes :
Elles le savent bien ; et tournent en riant,
Vers moi, leurs yeux tout pleins de choses indiscrètes.

 Je ne dis pas un mot : je regarde toujours
La chair de leurs cous blancs brodés de mèches folles :
Je suis, sous le corsage et les frêles atours,
Le dos divin après la courbe des épaules.

 J’ai bientôt déniché la bottine, le bas...
— Je reconstruis les corps, brûlé de belles fièvres.
Elles me trouvent drôle et se parlent tout bas...
— Et mes désirs brutaux s’accrochent à leurs lèvres...

 

onnaing : très réputée pipe en terre réfractaire d'Onnaing, ville de la région du Nord Pas de Calais.

schakos : ancienne coiffure militaire à visière, adoptée par les saint-cyriens.

gandin : jeune dandy prétentieux.

cornac : celui qui soigne et conduit un éléphant.

des airs de réclame : indique la pauvreté et la frivolité des servantes.

prisent en argent : prennent du tabac par le nez dans des tabatières d'argent.

pioupious : jeunes fantassins.

 

Écrit par Jean-Claude VINCENT Lien permanent | Commentaires (4)

Commentaires

Bonjour
il y a bien longtemps que je n'étais venue te rendre visite.

que ce soit tes dessins ou tes poèmes ils sont tous merveilleux.
J'aimerais bien savoir dessiner comme toi. Hélas même pour une fée ce n'est pas évident du tout. Tu as des mains en or
Amitiés

Écrit par : Celiandra | 06 décembre 2013

Merci pour cette nouvelle visite...
J'aurais aimé être l'auteur de ce superbe poème d'Arthur Rimbaud.
Je ne sais si mes doigts sont en or, mais j'essaie en tout cas de toujours leur offrir de beaux projets de dessins, aussi variés qu'élaborés !

Écrit par : Jean-Claude | 06 décembre 2013

"On n'est pas sérieux, quant on a dix sept ans"!! Mais sérieux ce poème qu'il a écrit à seize ans et surtout quelle maturité!! Je pense que l'abandon du père et la pauvreté lui ont ouvert les yeux bien avant l'âge dit "adulte" ! Hier, j'ai appris aussi, un peu de l'enfance de Louis ARAGON, qui, lui n'a pas été reconnu par son père! Ah ces merveilleux poètes qui nous éclairent sur bien sur des choses de la vie! J'attends de voir l'ombre des marronniers!! Bon Dimanche BISOUS FAN

Écrit par : FAN | 07 décembre 2013

« À la musique » est un poème aux sujets classiques pour un jeune homme de 16 ans, traitant d'amour ou encore d'opposition au monde qui l'entoure.
Rimbaud décrit et ridiculise - vous avez raison, avec une grande maturité - une bourgeoisie de province oisive sous les chaleurs estivales et débordante de conformismes ! (La vigueur satirique du poème aurait certainement été puisée dans l'expérience du poète, au cours de ces concerts que donnaient effectivement, en ce printemps de l'année 1870, à Charleville ou à Mézières, la Musique du régiment.)

A propos d’Aragon, je viens de lire, suite à votre intéressant commentaire, que ...
« Le 3 octobre 1897 naît à Paris un enfant illégitime auquel son père, Louis Andrieux, préfet de police, député de 1876 à 1924, donne, parce qu'il avait été ambassadeur en Espagne, le nom d'Aragon, et son propre prénom : plus tard, dans les années d'intolérance réciproque, d'aucuns, dans les rangs surréalistes, sauront ironiser sur l'ascendance de cet enfant de « flic ». Déjà marié, Louis Andrieux ne peut donc légaliser sa relation avec la mère de l'enfant, Marguerite Toucas – lointaine descendante de Massillon. Et celle-ci, pour éviter la réprobation publique qui à l'époque entourait les mères célibataires, fera passer l'enfant, après quelque temps de mise en nourrice, pour son jeune frère. »

Bon dimanche Fan !

Écrit par : Jean-Claude | 08 décembre 2013

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